Le dernier jour d'octobre, il vaut mieux rentrer chez soi avant la nuit. Surtout quand le chemin passe entre un massif d'arbres morts et secs et un vieux cimetière aux tombes enchevêtrées. Car voici ce qui m'est arrivé.

Ce jour-là, ma voiture était tombée en panne le matin au démarrage (en fait, elle n'avait pas voulu démarrer). J'avais donc dû aller travailler à pieds, comme ce n'est pas très loin : une heure de marche environ en coupant par le vieux chemin que l'on ne voit pas de la route. Il y avait beaucoup de soleil, et les teintes d'automne coloraient merveilleusement la campagne, les arbres, et donnaient même une touche de gaité au vieux cimetière à côté du chemin. Au travail, mon chef, un très beau type aux yeux noisette dont j'étais en train de tomber amoureux, me fit remarquer mon retard. Aussitôt j'expliquai le problème et proposai de rester à travailler une heure de plus pour rattraper. Cela fut accepté. Mais alors que je pensais pouvoir rester pendant midi, il me dit que c'était impossible, qu'il fallait absolument que je me repose un peu ; en revanche je pourrais rester le soir. Il sourit, et j'acquiesçai aussitôt.

Le soir venu, après avoir rattrapé mon heure, je quittai les lieux et repris le chemin pour rentrer chez moi, éclairé par ma lampe de poche. La nuit était tombée. Le vent s'était levé et soufflait, sifflait... J'avais froid, je n'étais pas très rassuré non plus. Ma lampe commençait à donner des signes de faiblesse. Je hâtai mon pas. La lampe n'était plus qu'une lueur. "Tiens bon, s'il te plait, tiens bon encore un peu, que l'on ait au moins passé le cimetière" murmurai-je à la lampe. Mais elle s'éteignit bel et bien. Je ne voyais plus rien, j'étais complètement perdu au milieu de nulle part. Je décidai d'avancer en ligne droite ; je saurais, sous mes pieds, si j’étais sur le chemin ou dans l'herbe...

Soudain, j'aperçus une lueur qui devint de plus en plus brillante. J'avançai dans sa direction. C'était mon chef. Je fus soulagé de le voir. "Je savais que vous étiez à pieds, et je voulais voir si tout se passait bien ; j'aurais dû vous raccompagner" me dit-il. Je lui répondis que ce n'étais pas grave. Il remarqua ma lampe dont les piles avaient lâché. "Je vais vous tenir compagnie pour la dernière partie du chemin ; il n'est pas bon de se balader seul ces temps-ci". Nous marchâmes un moment avant d'atteindre le passage entre le cimetière et le massif d'arbres morts. Il passa son bras autour de mes épaules. Mon cœur se mit à battre : étais-ce possible qu'il eût compris, qu'il fût d'accord ? J'étais heureux, je souriais, je regardai sa main sur mon épaule, mais alors que les nuages libéraient la lune, je remarquai ses ongles : des griffes ? L'étreinte se fit plus forte, trop forte. J'essayai de me dégager, et je découvris son visage : il n'était plus beau du tout, ses cheveux étaient devenus trop longs, filasses, poivre-et-sel, son teint était verdâtre, ses yeux vides et blancs, ses lèvres colorées d'un sang qui n'était pas le sien, et des dents de vampire. Il réussit à m'attacher, et me porta vers le cimetière en s'écriant "à table!". Il y avait là une geôle ornée de têtes effrayantes et dans laquelle luisaient d'effrayants yeux fuchsia. Une table était dressée, et deux jeunes femmes vampires aux yeux luisants et aux dents tranchantes nous accueillirent surexcitées. Mon chef me déposa délicatement sur la table. Ses deux sœurs me regardaient avidement le cou. J’étais terrifié, je savais très bien comment tout cela allait finir, mais je ne voulais pas mourir sans avoir résisté, même dérisoirement. Alors je me mis à chanter. Les trois vampires tournèrent leur effroyable visage vers moi, puis fermèrent leurs yeux pour écouter. Je chantais ce qui me passait par la tête, des chansons tristes, joyeuses, et mes préférées : des paroles tristes sur une mélodie joyeuse. La lumière de la lune éclaira les visages de mes assaillants, et ce que je remarquai alors m’émut profondément : les trois vampires pleuraient.

« Nous l’avons enfin trouvé, murmura celle qui semblait la plus jeune.

Au bout de trois interminables siècles… ajouta l’aînée.

Chantez, mon cher Milenko, me dit mon chef, chantez jusqu’à l’aube, ne vous arrêtez pas. Cette dernière chanson raconte notre histoire. Chantez-la donc, et enfin nous serons libres. »

Alors je chantai l’histoire de ce jeune homme qui était allé se promener avec ses deux sœurs au bord du lac brumeux. Il avait glissé et s’était noyé, alors que les deux jeunes filles, le cherchant, se perdirent dans la brume. Ils étaient à mi-chemin entre notre monde et l’autre côté, mais demeuraient ici, condamnés à se nourrir des vivants, jusqu’à ce que quelqu’un les aidât à passer complètement dans l’autre monde. Au fur et à mesure, le visage de mon chef reprit ses si beaux traits, et chez les trois vampires les dents rapetissaient. Ma voix devenait rauque, mais je continuais de chanter, je ne cessais pas même si j’avais de plus en plus mal à la gorge. Mon chef et ses deux sœurs m’entouraient et se tenaient la main, les yeux fermés. Je voyais leur poitrine se soulever et s’abaisser à chaque respiration, et je pouvais entendre nos quatre cœurs : le mien battait de plus en plus vite, le leur s’apaisait. Enfin, les premières lueurs du jour apparurent.

« Nous sommes désormais libres. Merci, Milenko. »

L’aînée déposa un baiser sur ma joue gauche, puis disparut dans un envol de papillons noirs. La plus jeune déposa un baiser sur ma joue droite, puis disparut dans un envol de fleurs violettes. Enfin mon chef me prit doucement par les épaules. Ses beaux yeux tristes et reconnaissants se plongèrent dans les miens, il m’embrassa sur le front, puis s’évanouit dans un rayon de soleil.