Il faisait très chaud cette nuit d’été là. Ne parvenant pas à dormir, je décidai de me rhabiller et de sortir me promener dans les jardins du manoir où nous avions été invités à donner un concert. La pleine Lune éclairait les allées du jardin. Il n’y avait pas un souffle de vent.

Mes pas me conduisirent dans le cimetière du manoir. Les tombes enchevêtrées avaient été abandonnées depuis longtemps au lierre et au liseron. Çà et là, des statues avaient été érigées. Beaucoup d’anges, quelques bustes à l’effigie des personnes ensevelies...

Je m’approchai d’une des statues représentant une jeune femme effrayée. Elle semblait tellement réelle, comme saisie en plein mouvement, les jambes en pleine course, les yeux écarquillés, la bouche figée dans un cri, les mains dans un geste de protection... Qui était-ce ? Aucune tombe à proximité pour l’indiquer.

Une autre statue, représentant un jeune homme cette fois, attira elle aussi mon attention par son aspect très réel. Le jeune homme était agenouillé, accablé de tristesse, la tête dans les mains, près de la tombe d’un adolescent mort à l’âge de seize ans.

Je poursuivis ma promenade et contournai un caveau, quand j’entendis cogner, pleurer et appeler. Quelqu’un avait été enfermé vivant dans le caveau ! Je tirai sur la porte, la chaîne qui la maintenait fermée céda, j’entrai... Personne. Et pourtant, j’entendais encore cogner. “Sortez-moi de là !” fit une voie étouffée. Je vis alors un cercueil sans nom. Les pleurs et les coups venaient de là. J’essayai de soulever le couvercle, sans succès. Je pris alors une pierre, et commençai à faire un trou dans le bois, pour que la personne enfermée par erreur puisse au moins respirer. J’agrandis le trou avec mes mains, aidé de la personne en question : un tout jeune homme qui sourit... Et qui avait des canines très, très pointues... Un jeu de rôle qui avait mal tourné ? C’est ce que je crus sur le moment...

“Ce que j’ai faim ! dit-il. Mais comme tu m’as aidé, je ne boirai pas ton sang. D’ailleurs, je n’ai pas eu le temps de boire quoique ce soit depuis que je suis... Ce que je suis. Mais tu es étrangement vêtu... Serais-tu un voyageur étranger ?

- Je m’appelle Milenko, je suis musicien, et si je suis né en Pologne, je suis en France depuis que je suis tout petit.

- Serait-ce alors un costume de scène ?

- Non, c’est un vêtement de tous les jours.”

Il détailla des yeux mes vêtements, apparemment intrigué, quand tout à coup il poussa un terrible cri de douleur et se précipita vers la statue du jeune homme agenouillé.

“NOOON ! Victorien, pourquoi t’es-tu laissé prendre par le Soleil ? Tu savais bien ce que tu avais fait de moi, je pensais que tu serais venu me voir, me guider, poursuivre la rechercher… Jamais je n’aurais pensé que tu te serais laissé pétrifier...”

Il pleurait à chaudes larmes effondré sur la statue.

Je m’approchai prudemment et murmurai :

“Que s’est-il passé ?”

Il essuya ses yeux, tourna vers moi son visage triste, se releva et me dit :

“Je vais tout te raconter. Assieds-toi là, sur le banc en pierre. Encore une fois ne crains rien de moi, je ne te ferai rien.”

Je m’assis donc, il vint près de moi en tremblant, et commença son histoire.

***

“Je m’appelle Stanislas. Je suis arrivé dans cette demeure quand j’avais quinze ans, avec ma mère et mon tuteur, juste après la mort de mon père. Mon tuteur a épousé ma mère peu de temps après, et un mois plus tard ma mère est morte en me laissant le manoir, qui avait appartenu à sa famille. Mais tant que je ne serais pas majeur, ce serait à mon tuteur de gérer l’héritage, qui lui reviendrait si je venais à mourir... C’est là que tout a commencé.

J’avais tellement de chagrin que je ne mangeais plus. Des médecins et spécialistes m’avaient vu et donné des remèdes, mais au lieu de reprendre des forces, j’étais toujours plus épuisé. Au bout d’un mois pourtant, j’avais recommencé à manger, et tous les soirs je me levais pour regarder la Lune et le cimetière en dessous. Je trouvais la statue de la femme effrayée tellement belle et tellement touchante... C’était comme si elle comprenait ce que je ressentais. Le jour de mes seize ans, j’ai eu assez de force pour descendre tout seul au jardin. Je suis resté longtemps sur la tombe de mes parents, puis je suis allé voir la belle statue. Elle était comme saisie en pleine course ou plutôt en pleine fuite. Qui était-elle et que fuyait-elle ? J’imaginais que c’était la mort qu’elle fuyait. Ce jour-là je me suis approché pour la regarder de plus près. Ses mains sur son visage dissimulaient en partie sa bouche figée dans un cri, et je trouvai que ses dents n’avaient pas été aussi bien faites que le reste de la statue : certaines paraissaient pointues.

J’ai entendu une corneille, et je suis allé voir où elle se trouvait. Je me suis enfoncé dans les buissons, et je l’ai trouvée perchée sur une sorte de tourelle en ruines. Elle croassait lugubrement et frappait le toit de la tourelle de son long bec, puis s’est envolée. Je me suis approché, et j’ai fait le tour de la tourelle ; j’étais intrigué, je voulais savoir ce qu’il y avait dedans. La porte était fermée et bloquée par des ronces. J’ai ramassé une branche morte au sol pour enlever les ronces. C’était étrange, car on aurait dit qu’elles avaient été arrachées et replacées là peu de temps auparavant. J’ai appuyé sur la porte en bois, qui s’est vite ouverte. C’était un tombeau. Au centre il y avait un cercueil posé sur une table, et sur le cercueil un coffre. J’ai trouvé que c’était irrespectueux pour la personne qui se trouvait dans le cercueil de poser un coffre sur elle, alors j’ai déplacé le coffre. Il était très lourd, mais j’ai réussi à le faire basculer, et tout ce qu’il y avait dedans s’est répandu par terre. Alors que je me penchais pour voir ce que c’était, j’ai senti une main blessante qui s’est refermée sur mon bras. Mon tuteur était là, je ne savais pas comment ni quand il était entré, mais je le sus aussitôt car il m’entraîna dans un tunnel qui menait au manoir. Jamais je ne l’avais vu comme cela, il me faisait tellement peur ! Il me hurlait dessus et m’insultais, et quand nous sommes arrivés dans le sous-sol du manoir, il m’a battu avec un fouet à chevaux. Après, il a appelé des serviteurs pour qu’ils me remontent dans ma chambre. Il a suivi, et m’a dit que je méritais ce qui m’arrivait, que je ne devais jamais fouiller ou chercher quoique ce fût, et que je resterais enfermé quelques jours dans ma chambre pour que cela me servît de leçon. Ils sont tous partis, il a claqué la porte et j’ai entendu le cliquetis de la clé dans la serrure.

Je sentais le sang suinter dans mon dos, j’avais mal et je peinais à respirer. Le Soleil disparut et la Lune ne tarda pas. Je restais allongé sur mon lit, incapable de bouger à cause de la douleur. Et il y a eu un courant d’air froid. J’ai senti un frisson remonter tout le long de mon dos. Et quelqu’un a posé ses mains sur mes épaules. Les mains étaient glacées mais douces. J’ai senti des lèvres tout aussi douces et tout aussi glacées contre mes blessures. La douleur partait... Une voix que je ne connaissais pas a murmuré à mes oreilles “merci beaucoup”. Je me suis retourné, et j’ai eu de nouveau très peur. La Lune baignait d’une lumière argentée ma chambre, et se reflétait dans les dents de celui qui était là. C’était un garçon du même âge que moi, avec des boucles brunes, de grands yeux d’or, une peau très pâle, la bouche rouge de mon sang qui encadrait ses dents de nacre. Ses canines étaient pointues.

“Vous... Vous êtes un... Un...”

Je n’osais pas prononcer le mot.

“Mon nom est Victorien, et oui, c’est ce que je suis, pour mon malheur. Je te remercie d’avoir ôté ce coffre de mon cercueil ; cela m’empêchait de sortir me nourrir. C’est quelque chose que je n’aime pas faire, mais il faut bien survivre... Et je dois retrouver quelque chose.

Quelle chose ?”

Il m’a tendu son bras, je me suis appuyé dessus en tremblant, et nous avons marché jusqu’à la fenêtre.

“Tu la vois ? Effrayée depuis deux siècles, deux terribles longs siècles pendant lesquels j’ai cherché sans trouver un moyen de lever son horrible sort. Il y a dans cette demeure un grimoire, mais j’ignore où il est. Dans ce grimoire, tout est expliqué... Je ne sais pas qui a mordu Symphonie, mais c’est bien elle qui m’a mordu, pour que nous puissions trouver tous les deux ce grimoire. Un jour, elle l’eut enfin dans les mains : un magnifique grimoire à la couverture vert sombre, toute lisse avec des entrelacs cuivrés... Mais nous avons été attaqués. Nous avons été séparés par nos poursuivants, et la nuit suivante, je ne l’ai pas vue au rendez-vous. Je suis allé dans le cimetière, et je l’ai trouvée : elle avait été pétrifiée par le Soleil, et le grimoire avait disparu. Depuis, je le cherche inlassablement, toutes les nuits ; mais je ne suis pas un fantôme : impossible d’emprunter les murs comme raccourci.”

Il m’a attrapé par les épaules et a plongé son regard dans mes yeux.

“Je t’en supplie, toi qui a ôté ce coffre, aide-moi ! Aide-moi à retrouver ce grimoire, aide-moi à lever ce sort qui emprisonne Symphonie. En retour je t’aiderai aussi.”

Mon cœur battait comme jamais il n’avait battu ; je ne comprenais pas ce qui m’arrivait… Toujours est-il que j’ai accepté de l’aider.

Tu vas me dire : comment j’aurais pu l’aider, puisque j’étais enfermé. C’est ce que je lui ai fait remarquer. Alors il m’a dit que tant qu’il n’y aurait pas de serrure verrouillée, il n’y aurait pas de problème. Comme je ne comprenais pas, il m’a serré dans ses bras, et nous nous sommes envolés vers une autre tour. C’était vraiment une sensation étrange. Je m’accrochais très fort à ses bras, et je n’osais pas regarder en bas. Nous nous sommes posés sur la plus haute tour. C’était le seul endroit où il n’avait pas cherché. Il avait mis deux siècles à tout fouiller des sous-sols aux soupentes des toits, dépendant des ouvertures et fermetures, sans relâche et avec méthode. Plus que les pièces de cette tour : son unique espoir.

Nous avons cherché dans la plus haute pièce toute la nuit, puis il m’a transporté dans ma chambre. “Je ne dois surtout pas me faire surprendre par le Soleil, sinon je connaîtrai le même sort que Symphonie.”

Je n’ai pas dormi, je ne voulais pas avoir simplement rêvé. J’étais tellement fasciné, ému et déterminé à croire ce que j’avais vécu. Et pour cela, il fallait que je garde secrète la visite de Victorien. La nuit suivante, il est venu, et nous avons cherché encore le grimoire, sans succès. Et encore la nuit d’après, et les suivantes aussi... J’attendais les nuits avec une grande impatience ; le voir me rendait presque heureux. Mon cœur battait plus fort quand il me tenait dans ses bras pour voler vers la tour, mais cela n’avait rien à voir avec le vertige, ni avec l’insolite de la situation. Sa bouche était toujours tout contre mon cou. A chaque fois, je lui demandais de ne surtout pas me mordre, et à chaque fois il me répondait de ne pas m’inquiéter. Nous avions fouillé une bonne partie de la tour, mais certaines pièces étaient fermées à clé. J’ai promis de trouver les clés et de fouiller ces pièces moi-même. C’est ce que je fis dès qu’on me laissa sortir de ma chambre. Je savais que si mon tuteur me surprenait dans un tel endroit, il m’enfermerait de nouveau, mais peu m’importait. Je devais aider Victorien, je devais trouver le grimoire.

Une des pièces de cette tour était précisément le bureau de mon tuteur. Des questions m’assaillaient depuis ce qui s’était passé dans le tombeau de Victorien. Pourquoi une telle violence de la part d’un homme qui certes ne s’était jamais montré affectueux envers moi sans pour autant me faire du mal ? Etait-ce lui qui avait mis le coffre dans le tombeau ? Quels secrets étaient cachés dans ce coffre ? J’entendis des pas et des voix dans le bureau : il était là, mais n’était pas seul. Je collai mon oreille sur la porte.

“Vous m’avez assuré qu’il allait mourir à petits feux, et pourtant il n’en est rien ! Et il met son nez partout, il va finir par tout découvrir.

- Avec ceci glissé dans sa nourriture tous les jours, tout ira plus vite.

- C’est déjà ce que vous m’aviez dit la dernière fois. Je ne veux plus attendre. Combien de temps cela va-t-il prendre ?

- Environ une à deux semaines...

- Environ une à deux semaines : parfait !”

J’ai alors entendu un bruit étrange, comme quelqu’un qui s’étrangle, et quelque chose tomber sur le plancher. Les pas se rapprochèrent de la porte. Je me cachai promptement derrière une tapisserie. La porte s’ouvrit, mon tuteur sortit de la pièce et se dirigea vers l’escalier. Il n’avait pas refermé la porte. C’était le moment. Je me faufilai dans la pièce et sursautai : un homme gisait au sol, une cordelette autour du cou, le visage écarlate, la langue violacée, les yeux exorbités. Je n’arrivais pas à détacher mon regard du cadavre. Pourtant autre chose attira mon attention : le coffre. Ouvert. Mon cœur se mit à battre plus fort. Je m’agenouillai et explorai le contenu du coffre : les portraits de mes parents, barrés de deux traits, le mien, barré d’un trait, divers documents notariés... Alors, j’ai tout compris : il avait tué ou fait tuer mes parents, il cherchait à m’éliminer moi aussi de manière à ce que tout eût l’air naturel, et l’homme assassiné était un de ses complices devenu gênant. Mais alors que je me rendais compte de tout, je l’ai entendu, juste derrière moi : il était revenu, avec d’autres complices.

“Je t’avais pourtant prévenu, mon cher Stanislas... Maintenant, tu sais ce qui t’attends.”

Les autres se sont jetés sur moi, ils m’ont traîné jusqu’au cimetière, et mon tuteur m’a donné une pelle pour que je creuse. Comme je refusais de le faire, il a commencé à me battre, alors j’ai creusé. Dès que je m’arrêtais, il me battait. Après, il m’a fait graver mon nom sur la pierre tombale, ma date de naissance, et le lendemain du jour où on était comme date de mort. Pendant que je creusais, je pensais à mes parents : jamais je ne pourrais faire savoir qu’ils avaient été assassinés par cet homme qui se disait ami de mon père, et qui avait clamé partout avoir épousé ma mère pour prendre soin de nous. Je pensais aussi très fort à Victorien. J’avais échoué, et j’allais être tué : plus jamais je ne pourrais l’aider...

On me battit jusqu’à ce que je ne bougeasse plus, et on me traîna jusqu’à ma chambre. Je les entendais ricaner et parler, mon tuteur disait que le lendemain il serait propriétaire du manoir, mais qu’il hésitait encore : me pendre, me décapiter ou m’enterrer vivant, ou encore attendre de voir si je passais la nuit. Je fus jeté sans ménagement sur le sol de ma chambre, je les entendis sortir, et la clé tourner dans la serrure. Je ne voulais pas finir comme cela. Pas de leurs mains. J’ai rassemblé ce qui me restait de force, et j’ai rampé jusqu’à ma table, où il y avait du papier et une plume. J’ai fait tomber le papier et la plume, et j’ai écrit un message pour Victorien. Je suis allé jusqu’à la fenêtre et j’ai laissé le message s’envoler. J’ai vu la corneille l’attraper, puis plus rien.”

***

Au même moment, une corneille croassa. Je vis que près des genoux de Victorien, un papier semblait dépasser de la terre. Je m’approchai, l’extirpai avec précaution, enlevai la terre qui le recouvrait, et pus lire le message de Stanislas :

Jamais je n’ai autant aimé,

Jamais je ne me suis senti aussi aimé

Que par toi.

Viens cette nuit, je t’en supplie !

Viens, et serre-moi contre toi

De toutes tes forces.

Penche doucement ma tête sur le côté

Pose délicatement tes lèvres sur mon cou

Perce tendrement ma peau de tes tranchantes dents

Aspire affectueusement ma vie…

 

Stanislas m’avait suivi. Il prit le papier, le lut à haute voix; et de nouveau des larmes coulèrent de ses yeux. “Et après ?” dis-je dans un souffle.

***

“Après... Victorien est venu comme prévu, il m’a ramassé, m’a relevé, m’a dit serré très fort contre lui. Il a penché ma tête sur le côté, tout doucement, et il a posé ses lèvres sur mon cou avec délicatesse... Et il m’a mordu. Cela ne faisait pas mal. Je sentais que je devenais différent, je ne savais plus si j’étais mort ou vivant, mais je me sentais soulagé, heureux...

Puis nous nous sommes envolés vers le cimetière : il m’a déposé dans un endroit sûr pour passer la journée : un caveau où personne n’aurait songé à me cherché. Il m’a souri, a caressé mon front, et a rejoint son tombeau.

Mais quand j’ai senti que la nuit était revenue, je n’ai pas pu soulever le couvercle. J’étais prisonnier. J’ai hurlé, j’ai appelé, mais rien, jusqu’à aujourd’hui...

***

« Aide-nous, Milenko ! Trouve ce grimoire et libère-nous, s’il te plait !

- L’aube se lève... Promis, je reviendrai la nuit prochaine, et je ferai tout mon possible pour vous aider tous les trois.”

Je retournai bouleversé dans ma chambre. J’avais promis de revenir, mais à quoi cela pouvait-il bien servir si je ne trouvais pas le grimoire ?

Le lendemain, on nous fit visiter le manoir. J’appris que le précédent propriétaire et deux de ses serviteurs avaient été retrouvés complètement vidés de leur sang sur le perron, à deux jours d’intervalle à chaque fois. L’explication avancée à l’époque faisait état de rôdeurs et d’animaux errants, mais une autre explication me paraissait plus plausible : Victorien avait dû venger Stanislas... Depuis, le manoir avait été laissé à l’abandon, avant d’être redécouvert et restauré par les propriétaires actuels, qui comptaient en faire une maison des arts. Nous passâmes alors dans une immense pièce aux murs couverts de livres. La propriétaire expliqua qu’ils avaient rassemblé tous les livres au même endroit, et que certains de ces livres semblaient très anciens. Une fois la visite terminée, avant la prochaine répétition, je retournai à la bibliothèque et me mis à la recherche du grimoire. Au bout d’une heure, je le trouvai enfin : la couverture de cuir vert sombre toute lisse, les entrelacs cuivrés... Mais je ne compris pas ce qui était écrit dedans. Un bruit de pas derrière moi me fit sursauter, mais je fus vite rassuré : c’était Eugénie, la mezzo et ma meilleure amie.

“Qu’as-tu de beau dans les mains, Milenko ?”

Je lui montrai le grimoire.

“Ooooh, mais c’est un grimoire !...Regarde le sommaire !...C’est un livre très rare, très précieux, et très complet, vues les rubriques… C’est étonnant que ce soit ainsi classé... Oui, c’est ce qu’il me semblait, il a été conçu en vrac et mis par rubrique après.

- Tu peux lire ce qui est écrit ?

- Bien sûr, c’est en latin ! Oh, cela doit être intéressant : « Créatures de la Nuit ». Voyons ce qui en est dit... « Le bestiaire nocturne. »,  « Les êtres de la nuit. »,  « Lever une malédiction frappant un Etre de la Nuit. », « Libérer un... »

- Tu peux regarder ça ?

- Pourquoi, tu es victime d’une malédiction nocturne ?

- Euh... Non, c’est parce que ça m’intéresse...

- Alors voyons cela... Tiens, il n’y a rien d’écrit : que des dessins, des schémata...

- Des quoi ?

- Schémata : c’est le véritable pluriel de schéma. Bon, je te laisse regarder tout ça. A tout à l’heure !”

 

Je regardai ce qu’il fallait faire, et la nuit qui suivit, je me rendis au cimetière baigné par la lueur de la Lune. La corneille croassa. Stanislas me rejoignit vite. Je posai mon alto, pris une pierre tranchante, et m’entaillai le bras. Je déposai mon sang sur les lèvres de Victorien, qui aussitôt se dépétrifia. Il observa ses mains, se releva, aperçut Stanislas… Ses yeux s’écarquillèrent de surprise et de joie ; il se précipita et le serra contre lui.

Stanislas ! Quand j’ai vu la terre retournée et la pierre tombale portant ton nom, j’ai cru que je t’avais tué… Plus rien n’avait de sens, je ne voulais plus continuer à chercher, je n’avais plus aucun espoir. Alors je suis allé près de toi, et le Soleil m’a pris.

- Pourtant je n’étais pas dans cette tombe… »

Je m’imaginais le cadavre du complice devenu gênant dissimulé sous la terre et frissonnai. Je m’approchai alors de Symphonie et colorai ses lèvres de mon sang. La jeune femme remua, contempla ses mains, effleura son visage...

“Qui es-tu ? demanda-t-elle.

- Je suis Milenko. Je vais vous libérer, comme je l’ai promis à Stanislas.

- Stanislas m’avait promis de me libérer... ajouta Victorien.

- Et Victorien m’avait promis de me libérer, reprit Symphonie. Cela veut dire que tu as trouvé le grimoire ? Tout y est expliqué !

- Oui, j’ai bien trouvé le grimoire, mais seule la levée de la pétrification y était expliquée.

- Comment vas-tu faire, alors ? demanda Stanislas.

- Je vais faire ce que j’ai déjà fait l’automne dernier. J’avais chanté. Là, je jouerai. Je jouerai pour vous jusqu’à la fin de la nuit, je jouerai jusqu’à l’épuisement, et si ça ne fonctionne pas, vous pourrez me mordre, me déchiqueter si vous voulez, me mettre en charpies pour vous avoir donné de faux espoirs.”

J’ouvris l’étui, pris mon alto et son archet, et commençai à jouer. Symphonie, Victorien et Stanislas m’entouraient, je sentais leurs souffles glacés sur ma nuque, leurs mains froides à travers mes vêtements, et je jouais sans relâche, malgré ma blessure au bras qui me faisait mal. Peu à peu, leurs mains me semblaient plus chaudes, leurs souffles devenaient brûlants. Leurs longues canines pointues rapetissaient. Le ciel prenait déjà la teinte mauve qui indique le lever du Soleil. Ils se tinrent par les mains, faisant un grand cercle autour de moi. Je les entendis me dire “merci”, et au tout premier rayon, ils se changèrent en trois oiseaux flamboyants qui s’envolèrent haut, très haut, pour devenir trois étoiles du matin…