Je devais me rendre à une destination qui n’était accessible que par la mer. À bord du bateau, comme j’étais tout seul et que je ne connaissais personne, je passais le temps en déambulant sur le pont. La nuit était calme et claire. Il n’y avait pas un souffle de vent. Dans l’eau, on pouvait voir se refléter la Lune. Tout à coup, la mer s’agita. Le bateau était balloté d’un côté et de l’autre, et pourtant il n’y avait pas de vent. Dans le bateau, personne n’avait ressenti ce ballotement. Et tout à coup j’entendis s’élever un chant, très beau mais triste, et surtout très étrange. Il semblait sortir des flots, et provenir de voix qui n’étaient pas humaines. Je m’agrippai au bastingage et me penchai pour voir, et là une main ferme me tira en arrière. Un vieux loup de mer me dit : « ne te penche pas comme ça, petit, ou ils vont te prendre ! »

- Qui va me prendre ?

- Eux… Tu les entends aussi, pas vrai ? »

Je fis signe oui de la tête. Ce chant si beau m’attirait et j’avais envie de me jeter par-dessus bord pour le rejoindre. Mon interlocuteur sembla le voir, parce qu’il m’entraîna à l’intérieur.

« C’est aujourd’hui la date anniversaire de ce drame, qui s’est passé quand j’étais gamin.

- Racontez-moi, demandai-je.

- Il y avait un jeune gars du village qui tous les jours partait pêcher en mer. Un jour, il n’arriva pas à lever ses filets. Il tira un peu plus fort, et découvrit, parmi les poissons, un être de la mer. C’était un garçon du même âge que lui, sa peau était douce, lisse et bleutée, il avait des jolis cheveux bruns comme les algues, de grands yeux sombres, de longs bras frêles, et dans le bas de son torse sa peau devenait écailles pour former une longue queue de poisson. Le filet l’avait blessé aux épaules et au dos. L’humain l’a soigné avec délicatesse et l’a remis à la mer. Le lendemain, l’être de la mer est revenu voir le pêcheur. Et il est revenu le lendemain, et le surlendemain, et le jour après le surlendemain. Leurs cœurs battaient très fort, ils se comprenaient, ils s’aimaient…

Mais un homme ambitieux et sans scrupule qui habitait dans le manoir qui surplombait la baie où se retrouvaient les deux amoureux et qui voulait trouver quelque chose pour briller en société se dit que s’il mettait la main sur l’être de la mer, il pourrait parvenir à ses fins. Il tendit un piège au pêcheur, et se rendit à sa place là où il devait retrouver son amour. L’être de la mer, malgré les mises en gardes de sa sœur contre les humains, à qui, disait-elle, on ne pouvait pas faire confiance, fit comme d’habitude. Il nagea jusqu’aux filets, se mit à la verticale, tendit les mains et remonta, mains en premier, comme il faisait toujours. Comme toujours, il sentit l’étreinte des mains humaines sur ses poignets, mais quand il fit surface, il se rendit compte trop tard qu’il était tombé entre les griffes de l’homme au manoir. Celui-ci l’assomma, le mit dans un sac, et rentra chez lui. Il porta le sac jusqu’à l’endroit le plus profond de la cave et en sortit sa victime, qu’il étendit et attacha sur une table. D’après une vieille légende, les êtres de la mer renfermaient en eux des pierres précieuses. Alors, il prit un couteau et découpa vivant le jeune homme de la mer. Les hurlements du malheureux réveillèrent le pêcheur, qui avait été enfermé dans un autre endroit de la cave. Il se précipita sur la porte, parvint à l’enfoncer, et se rua vers l’endroit d’où provenaient les hurlements. Mais bientôt il n’entendit plus rien que les cris de colère de l’homme. Il défonça la porte, et découvrit avec horreur le corps déchiqueté de son amour. L’homme ambitieux n’avait pas trouvé de pierres précieuses et s’était alors acharné sur sa victime. Le pêcheur se précipita sur le criminel. Un violent affrontement suivit, à la fin duquel le jeune homme parvint à faire lâcher le couteau de son adversaire et à le retourner contre lui. Ensuite, en pleurs, il rassembla tous les bouts du corps de l’être de la mer, les mit dans le sac, et partit les rendre à la mer. Puis il s’est dirigé vers la falaise, il est monté tout en haut, il s’est approché du bord, là où la falaise surplombe directement la mer, là où la mer est toujours en colère. La Lune éclairait la scène de sa lueur impassible. Il a brandi le couteau, s’est poignardé droit au cœur, et son corps est tombé dans la mer qui l’a transporté vers le palais des êtres de la mer.

La mer avait réuni tous les morceaux du corps du jeune homme de la mer, et déposa le corps du jeune homme humain à ses côtés. La sœur du jeune homme de la mer décida de venger les deux amoureux. Elle rassembla les êtres de la mer, et tous montèrent en surface. Ils agitèrent les flots tant et si bien que les vagues s’abattirent sur le manoir qui fut détruit. Puis elle décida que tous les humains qui s’aventureraient sur les flots devaient être envoyés par le fond. Alors, les esprits de son frère et de son amour humain intervinrent. Ils avaient déjà été vengés, et tous les humains n’étaient pas mauvais… Elle acquiesça, mais dit que cette histoire ne devait jamais être oubliée. Alors, depuis, tous les ans, à la date anniversaire de la mort des deux jeunes hommes, les êtres de la mer montent en surface et chantent. »

J’avais les larmes aux yeux, et plus que jamais l’envie de me jeter dans les flots. Je retournai dehors, me penchai, et soudain reculai. Les êtres de l’eau avaient fait surface au loin, guidés par une femme au visage déterminé. Un peu derrière eux, enlacés tendrement, il y avait les esprits des deux amoureux. Bizarrement, mon cœur s’allégeait, je n’étais plus désespéré comme à mon embarquement sur ce bateau ; et je devais vivre, pour raconter cette histoire si triste mais pourtant belle…